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Il existait dans les environs des années 1800 dans la paroisse de Charlesbourg, un de ces fermiers habitués aux travaux incessants d’une petite agriculture primitive et qui malgré le bonheur qu’il en procurait, ne pouvait subvenir qu’à ses besoins essentiels. Comme ce fermier n’avait pas le temps de s’éduquer, il était condamné à être incapable de s’améliorer par la bienfaisance du progrès. Si on ne peut donner une date précise à cette histoire, c’est qu’un ignare n’a pas la parfaite maîtrise du passage du temps.

Ce fermier était différent de tous les autres fermiers parce qu’il possédait une merveilleuse table en bois d’ébène. C’était son bien le plus précieux. Il en était tellement fier. Normalement pour un fermier, une telle possession aurait dû être hors de sa portée. Mais il avait fait l’acquisition de cette table par le fruit du hasard et de la chance parce qu’on s’en était débarrassée car la table en question avait un défaut. Cette table n’avait que trois pattes.

Mais cela n’empêchait pas notre fermier ignare et rétrograde de manger à cette table. Chaque fois, il se positionnait avec sa chaise au quatrième coin de la table tenant celle-ci dans une parfaite position d’équilibre avec ses genoux pendant qu’il mangeait son repas du jour. Il était fier de ses prouesses et il laissait la porte ouverte de sa cuisine pour ne pas avoir à se lever dans le but de laisser entrer un visiteur ce qui aurait compromis une telle balance. Au visiteur, il disait de sa voix rauque et grossière déformée par une vie simple et industrieuse :

« Entrez, entrez !!! V’nez donc voir ma table. J’vous dis. »

Et le visiteur entrait dans la petite chaumière aux lueurs sombres d’un feu de cheminée. Son regard s’arrêtait sur la table en notant son angle bizarre qui favorisait les genoux du fermier. Le visiteur devenait perplexe jusqu’à temps que ses yeux enregistrent le fait que cette table n’avait que 3 pattes. Le visiteur avait alors l’envie de rire mais cette envie se dissipait vite à la vue de la surface lisse et parfaite de la table. Alors le visiteur notait la beauté exquise du bois d’ébène et oubliait que cette table n’avait que 3 pattes.

C’est ainsi que cette histoire vint aux oreilles d’un marchand qui avait apprivoisé son imagination au service du profit. En entendant cette histoire, il comprit qu’il y avait ici une très grande opportunité de faire de l’argent et c’est ainsi qu’il prit la route pour visiter notre fermier.

Quand le marchand arriva, le fermier était à la table balançant adroitement celle-ci par ses genoux. Le marchand frappa, une fois; deux fois.

« Entrez, entrez !!! V’nez donc voir ma table. J’vous dis. Elle est belle. »

Le marchand entra et il ne remarqua rien d’autre que la beauté du bois d’ébène. Un tel bois n’avait pas sa place dans une chaumière d’un fermier. Ce bois avait sa place dans sa résidence. Il lui fallait posséder cette table et c’est ainsi qu’il eut une remarquable idée.

« Quel splendide table, » dit-il. « C’est dommage qu’elle soit si désuète. »

Le fermier fut tout à fait surpris de ce commentaire. Jamais on n’avait critiqué sa table. Pour la première fois il sentit la peur. Peut-être qu’il y avait un problème avec sa table.

« Vous n’aimez pas ma table, Monsieur? »

« Non, comme je vous l’ai dit elle est splendide votre table. C’est que je reviens de Londres et je peux vous dire que dans tous les palais, toutes les maisons et toutes les fermes, il n’y a que des tables à 2 pattes. »

« 2 pattes? » Le fermier fut si surpris que pour un moment il oublia de balancer la table. Son plat et son verre de lait positionnés devant lui tombèrent avec fracas sur le plancher comme pour accentuer sa surprise.

Le marchand eut un petit sourire. « Exactement. À Londres il n’y a que des tables à deux pattes. Imaginer si vous faisiez la même chose. Enlevez donc une patte. Votre table ne serait non seulement pas splendide, elle serait moderne. »

Le fermier commença à considérer cette suggestion mais le marchand ne lui en laissa pas le temps. « Celle-ci ferait l’affaire. » S’étant rapproché de la table, il pointait maintenant la patte devant lui. « Il semble qu’il y ait quelque chose d’écrit sur cette patte. Oui, c’est bien vrai. Il y a un seul mot. Re…ligion. Cela dit religion. Aucuns doutes, cette patte là c’est du passé et elle doit être enlevée et je vais vous aider si vous le voulez. »

Devant une telle sollicitude, le fermier ne pouvait trouver aucunes raisons pour ne pas faire comme le marchand le suggérait.

Et c’est ainsi que le fermier enleva une patte à sa table ne sachant pas que le marchant avait omis de lui donner une information. Quand on enlève une patte il est important de déplacer les deux pattes qui restent et de s’assurer qu’elles seront assez robustes pour supporter la table.

Tenant maintenant maladroitement la table en question, le fermier tenta de s’y asseoir tout en essayant d’équilibrer la table avec ses mains et genoux. C’était impossible.

Il regarda le marchant recherchant son aide. « J’vous dis, ca ne marche pas. »

« N’ayez point peur car j’ai la solution parfaite pour vous. Je reviens dans quelques instants. »

Quelques minutes plus tard, il revint avec le voisin du fermier qui tenait d’une main une chaise et de l’autre son repas du jour. Le marchant conduisit le voisin au coin de la table où il avait enlevé la patte.

« Maintenant pour manger il faut vous asseoir ici mon monsieur en toute bonne compagnie car en bon voisin et avec votre aide, tous les deux vous serez assis non seulement à une table splendide à 2 pattes mais à une table moderne qui pourra rivaliser avec les grandes tables d’Europe. »

« Mais j’ai ma propre table, » dit le voisin.

Le marchand lui répondit avec un grand sourire. « Pas de problèmes. Gardez-la. Un jour je suis certain que vous trouverez un emploi à cette table. »

C’est ainsi que maintenant le fermier devait toujours manger avec son voisin car pour équilibrer cette table à 2 pattes on avait besoin de deux paires de genoux.

Un mois passa et le marchand revint visiter le fermier. Il cogna à la porte et 2 voix répondirent en unisson.

« Entrez, entrez !!! V’nez donc voir notre table. J’vous dis. Elle est belle, » et après quelques secondes d’hésitations, « elle est moderne… aussi. »

« Vous avez raison! Quel splendide et moderne table, » dit le marchant. « C’est dommage qu’elle ne soit pas pratique. »

« Vous n’aimez pas ma table, Monsieur? »

« Non comme je vous l’ai dit elle est splendide et moderne votre table. C’est que je reviens d’Ottawa et je peux vous dire que dans tous les palais, toutes les maisons et toutes les fermes, il n’y a que des tables à 1 patte. »

« 1 patte? » Le fermier et le voisin furent si surpris qu’ils tombèrent de leurs chaises, basculant la table avec tout un fracas qui démontrait leur surprise.

Le marchand eut un petit sourire. « Exactement. À Ottawa, il n’y a que des tables à 1 patte. Imaginer si vous faisiez la même chose. Enlevez donc une patte. Votre table ne serait non seulement pas splendide et moderne, elle serait tellement pratique avec beaucoup d’espace pour les genoux. »

« Vous êtes certain? » demandèrent le fermier et son voisin qui regardaient avec une certaine consternation leur repas qui gisait maintenant sur le plancher.

« Absolument. En faite cette patte là fera l’affaire. Et je vois qu’elle aussi a un nom. N…os L….ois. Il est écrit Nos Lois. Donnez-moi de l’aide et on va se débarrasser de cette patte car je vous assure qu’elle n’est vraiment pas pratique. »

Avec cette patte disparue, le fermier et son voisin se grattaient la tête se demandant comment il allait garder l’équilibre de cette table car bien sûre le marchand avait omis d’expliquer qu’une table peut avoir une patte mais il faut en changer la location, augmenter et renforcer son support.

Mais le marchand avait la solution. Il alla chercher tous les autres voisins pour les asseoir tous à la table. « C’est beaucoup mieux, » dit-il. « En enlevant cette patte là cela vous permet d’inviter beaucoup plus de monde à votre table. »

Aussitôt que le marchand était partit, la discorde commença à régner autour de la table. Tout le monde avait son idée tant qu’à quand et comment on allait manger. La dispute prit une telle ampleur que le fermier chercha une solution pour désamorcer la situation. Cette fois-ci, le fermier n’eut pas besoin du marchand pour décider d’enlever la dernière patte. Il se dit ainsi cela serait si facile de mettre la table de coté quand on en avait pas besoin tout en permettant à de petits groupe de l’utiliser quand ils en avaient de besoin.

Avant d’enlever la patte, il regarda ce qui était écrit dessus. « Langage, » qu’il dit tout haut. « C’est pas si important que cela. Ça vous aide pas à vous remplir le ventre.»

Et pour un temps, cette solution fonctionna jusqu’à temps que le premier voisin du fermier se souvint d’un des propos du marchant.

Un mois plus tard le marchand revint frapper à la porte du fermier mais il n’y eut aucune réponse. La porte était fermée. Il chercha alors le fermier et il le trouva dans son champ à manger son repas à même le sol.

« Vous ne mangez plus à votre table? » il demanda innocemment.

Le fermier répondit négativement de la tète avec un mouvement lent qui voulait accentuée la tristesse qu’il ressentait. « Personne ne pouvait s’mettre d’accord sur l’heure du repas. C’tait la bagarre tout le temps. On a même essayé d’ôter la dernière patte. »

« Qu’est-il arrivé? »

Le fermier haussa les épaules découragé. Il ne ressentait plus de fierté pour sa table. « Pour un temps ca avait marché pis après quelque temps tout le monde s’est mis d’accord avec mon voisin et pis il a mis sa table à place. »

« Où est votre table d’ébène maintenant? »

« Sur le bord d’ la maison. »

« Vous ne voulez plus de votre table? »

Le fermier ne savait pas quoi répondre. « J’sais pas. Une table même d’ébène ça vaut seulement quelque chose si on peut y manger. Mais j’peux pu y manger maintenant. »

Le marchand sauta sur l’opportunité qu’il avait su si bien créer. « Je suis prêt à acheter votre table. Pas chère, parce que qu’une table sans pattes ça vaut pas grand chose. »

C’est ainsi que le marchand acquerra cette table d’ébène pour une pitance.

À son retour à la maison, le fermier remarqua les trois pattes inutiles qui gisaient sur le sol dans le coin. Il pouvait nommer chacune des pattes : Religion; Langue; Nos Lois; et pour un instant il eut un éclair de génie.

« J’aurais pu faire une quatrième patte, » il dit alors tout haut.

Son voisin qui passait par là demanda, « Qu’est-ce que tu dis? »

« J’dis que j’aurais pu faire une quatrième patte. »

Son voisin le regarda avec une soudaine compréhension « Ça serait quoi le nom de c’te patte là? »

Le fermier eut un soupir mais il ne répondit pas. Il prit le chemin des champs car il avait du travail à faire.

« Ça serait quoi le nom de c’te patte là? » répéta le voisin en criant.

« Pays. Je l’aurais appelé Pays. Avec c’te patte là, j’aurais pu manger à ma table, ma belle table, comme tout le monde dans tous les palais, toutes les maisons et toutes les fermes à Londres ou à Ottawa. »

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