Home

La façade vitrée s’élève vigoureusement pénétrant l’azur bleuté encore dénudé de nuages. Je ressens dans mes tripes la qualité virginale de cette agression qui enivre la beauté du matin. Je considère un moment la nature de cette violence justifiée par son attribution au progrès. J’imagine que les cieux pourraient ignorer cet affront car la marche inexorable du temps saura rectifier la balance déséquilibrée par cet orgueil humain. Mais je n’ai pas cette option. Je suis un homme qui compte les minutes, essayant d’en épargner les secondes et l’érection de cet édifice constitue un témoignage d’une corruption et d’une convoitise qui gruge inexorablement mon identité.

Je marche donc vers ce rempart comme si je dois en prendre l’assaut. Gardant la tête basse à l’abri d’un nid d’épaules, mon regard fuit l’horizon. J’étudie chaque pas que je prends me concentrant pour les compter un à un, recherchant une sécurité entre rythme et cadence sachant qu’à chaque fois qu’un de mes pieds tape le béton, il écourte la distance qui le sépare de ma destination. Contre mon gré, ma foulée a de plus en plus de misère à franchir la tranchée qui divise chaque dalle de béton formant les trottoirs de la ville de Montréal. Je pourrais jurer que je marche de travers, mes pieds pointant vers l’extérieur voulant offrir une piètre résistance contre un cheminement menant vers la réalisation de ma destinée quotidienne. J’ai l’impression de me pencher vers l’avant, avec mon poids qui repose sur mes talons créant une balance fondée sur le déséquilibre.

Sans cesse, je me répète qu’il ne faut surtout pas que je lève la tète. Je me souviens encore de la terreur qui s’est abattue sur moi quand j’ai aperçu ma réflexion se matérialiser dans chaque vitre de la bâtisse. Mes genoux ont alors flanché et mon cœur a pour un long moment, cessé de battre devant cet immense échiquier architectural où se joue mon futur. Je me suis demandé quelle pièce de mon identité on allait aujourd’hui m’ordonner de sacrifier.

Furtivement, je regarde de gauche à droite cherchant un autre chemin; une évasion. Mais les routes de Montréal sont renommées pour leurs sens uniques. Les flèches pointent toujours vers la mauvaise direction. Il n’y a qu’une seule route que je peux négocier et elle mène vers cette forteresse des profits, jadis mon lieu fier de travail.

Mon corps qui jusqu’ici était seulement animé par son propre besoin d’avancer s’arrêta devant la porte de l’édifice. Je pris une grande respiration. J’avais conquis la première étape de mon pèlerinage journalier. D’une main frileuse, je pousse la porte et j’en franchis le seuil pour m’arrêter au cœur du narthex du corporatisme. Cette transition mystique entre deux univers ne m’offre aucune révélation ; aucune lumière pour guider mon chemin ; aucune musique pour soulever mon âme. Je compris en ce moment que j’étais brisé – irrémédiablement et j’ai le sentiment d’avoir perdu droit à la rédemption découlant d’une foi infaillible dans la CIE. Cette nouvelle foi ; cette nouvelle religion qu’on avait nommé : l’Incorporation d’Être.

Suis-je le seul à penser ainsi ? Je n’ose jamais en parler à personne. L’anonymat de ma maladie est mon seul moyen de protection.

Á ma gauche, il y a le Département de la Recrudescence Humaine, jadis appelé Ressources Humaines, qui combat maintenant le manque de piété dont je souffre en affichant sur un immense lecteur digital, en grosses lettres colorées, le message du jour devant laisser entrevoir une vérité assez large pour purger les doutes des mal-incorporés. Comme si du mysticisme à 3 ou 4 mots pouvait être la cure de ma terrible malédiction.

« Je ne peux plus être sauvé, » j’avoue intérieurement. « C’est vraiment trop tard pour moi. »

Je veux baisser la tête avec honte pour prendre refuge derrière le silence mais au même moment je veux relever la tète; crier et admettre mes pêchés; ma culpabilité à tous ces gens autour de moi. Il y a un problème pourtant. Ces gens ils sont là mais ils ne sont pas là. Je veux dire qu’ils sont là mais pas en entiers. Je ne vois que des moitiés et même que des quarts de personnes.

« Entendront-ils seulement la moitié ou le quart de mes péchés ? Est-ce que le Défaut est le résultat de mes doutes et mon manque de foi ? »

Oui, je voudrais tout avouer mais j’ai peur de redevenir un individu ; d’être désincorporé.

« Comprenez-vous ce que cela veut dire ? Avez-vous une idée de ce que cela signifie de ne pas avoir une âme corporative ? Non, vous ne le savez pas et bien je vais vous l’expliquer. »

Aujourd’hui il n’existe que deux conditions humaines. Tu peux exister en tant qu’être incorporé ou en tant qu’être désincorporé.

Être incorporé c’est d’avoir l’opportunité de monter l’échelle corporative en devenant négligeable et sans substance tout en s’intégrant totalement à la marque de commerce de la CIE. Quand j’ai commencé, j’étais Bernard Langevin de la CIE – Ventes. Chaque promotion a représenté un rite d’incorporation. Lors de ma première promotion, je suis devenu Bernard Lange de la CIE – Marketing. Puis je suis devenu Bernard Lan de la CIE- Marketing. Maintenant je ne suis plus que Bernard de la CIE – Marketing et Ventes.

La CIE a pleine confiance dans mon potentiel et mes talents car la CIE n’a aucun doute de ce qui m’accable. Je peux entendre les chuchotements : « Bientôt il va devenir Bern… » Cela ne me donne aucun plaisir et au lieu de sourire avec fierté, je souris avec peur.

Il n’y a pas plus grande réussite que de devenir CEO de la CIE. Le présent CEO se nommait Francois 1er. Avant cette dernière promotion il n’avait qu’une lettre pour son nom et il était A de la CIE – Finances. Devenir le CEO, c’est l’ultime et dernier rite d’incorporation. On devient l’incorporé accompli, à part entière en rejetant la dernière lettre de son nom, dernière pièce de notre humanité pour prendre un nouveau nom qui sera le corps et l’âme pleinement au service de la corporation.

Quand on devient désincorporé on perd toute appartenance à une corporation. On devient simplement Bernard Langevin. Mais c’est une victoire temporaire; futile même. Car dans notre monde, les corporations règnent suprêmes. Elles contrôlent toutes les formes de travail. Toutes les activités humaines doivent être assujetties à une charte corporative même la recherche d’un emploi. Alors le désincorporé doit se joindre à une corporation conçue pour le représenter, C’est la seule corporation à numéro qui existe maintenant et on l’appelle simplement ZERO. ZERO pour indiquer que la somme de cette corporation sera toujours nulle. La somme des désincorporés n’a jamais eu une valeur sociale bien élevée que ce soit maintenant ou dans le passé. On ne peut pas espérer que cela change dans le futur.

ZERO est donc une compagnie sans marque de commerce. Pour chercher du travail, le désincorporé doit s’enregistrer avec ZERO et en donnant son nom on reçoit alors en échange un numéro.

Nous les incorporés aimons dire lors de nos cocktails en échangeant des plaisanteries et banalités alentours des hors d’œuvres : « Ah ! Les désincorporés, ils sont tous des numéros… » À chaque fois cela nous fait rire, un rire poli mais un rire pareil. Un rire pour oublier que le destin d’un désincorporé est d’accomplir toutes les tâches ou besognes trop basses pour les incorporés quand leur numéro est nommé pour une petite bouchée de pain.

C’est cela être désincorporé. Chaque matin je les vois ces numéros arrangés de façon ordonnée dans de longues files qui longent les châteaux corporatifs renfermant la chevalerie des temps modernes. Une chevalerie fondée sur les grands principes du corporatisme. Une chevalerie avec comme armure leur marque de commerce n’ayant qu’un seul objectif que celui du pillage; pillage du patrimoine social; pillage de l’environnement; sans aucune réserve et sans aucuns remords du moment que cela sert leurs propres besoins démesurés. Ce pillage ne se fait plus sur les cris de « Dieux le veut » mais par des communiqués de presse qui disent « Profit le veut ». Une chevalerie qui vit selon ses propres règles.

Souviens-toi que tu dois survivre
… Et devant ta CIE paraître,
Et rendre compte de ta carrière …
Qu’as-tu fait de ta carrière?

« Mieux vaut mourir que de devenir un désincorporé. Est-ce que cela fait de moi un lâche ? »

Ce n’est pas une question à laquelle je veux répondre. Je repris le contrôle de ma volonté et levai la tête pour joindre les autres employés dans leurs prières corporatives du matin en m’arrêtant pour faire cet acte de piété. Comme d’habitude, je pris la précaution de ne pas regarder les autres employés car ceci me permet d’ignorer leur Défaut.

Ce moment de contemplation où les employés s’arrêtent devant le Département de la Recrudescence Humaine est jusqu’à ce jour encore inexplicable. Comment cela avait-il commencé ? Il n’y avait eu aucun mémo qui avait été circulé pour obliger les employés à s’arrêter pour lire et réfléchir sur le message que la CIE affichait si fièrement

On ne savait vraiment pas comment cela avait commencé. Un jour, les employés poussaient férocement les portes de la bâtisse et d’un pas forcené rempli d’espoir, ils se dirigeaient vers leur travail. Le jour suivant, collectivement ils décident de faire cette pause. Il était maintenant la coutume de s’arrêter et de prendre quelques moments pour réfléchir et discerner à travers les mots affichés sur le lecteur électronique la volonté de la CIE.

Plusieurs psychologistes avaient étudié le phénomène. Il y avait beaucoup de théories sur le sujet. La théorie prévalente était le conformisme corporatiste. Selon cette théorie, ce comportement ne pouvait pas être expliqué par la volonté des moyens mis en place. Le comportement était justifié par des normes subjectives interférant à l’identité virtuelle corporative. L’environnement incitait subjectivement et l’incorporé réagissait implicitement.

Pour moi c’était de la foutaise. Plus j’y pense et plus j’ai l’impression qu’ils s’arrêtent pour fouiller leur âme comme une personne s’arrête pour fouiller leurs poches pensant avoir oublié les clés de la voiture. Ce moment de contemplation, c’est la pause nécessaire pour étouffer la partie unique et innovante ce qui nous permet d’adopter les repères culturels et sociaux de la CIE.

Il est maintenant impossible de ne pas faire cette halte. La pression de ces employées immobilisés engendre une viscosité corporelle et intellectuelle qui se nourrie à même le désir du conformisme. Au lieu de me rebeller, j’en prends avantage pour faire de cet arrêt un salut temporaire qui me donne le temps nécessaire pour me préparer psychologiquement à affronter le Défaut.
Quand tout le monde croie en la CIE, c’est que la CIE croie en personne. C’est ce que je me dis et c’est ce qui devrait apparaître sur le foutu panneau au lieu de : « Le changement est bon. Le changement est la solution. La solution est le changement. »

Je ne m’étonne même plus de la stupidité de cette logique circulaire proposant que la fin est le début et le début est la fin. On essaie de me faire croire qu’il n’y a plus de différence entre le chemin et la destination. Le chemin devient la destination et on est plus obligé de considérer les conséquences. Les résultats seront toujours considérés comme positifs parce que cela prouve qu’il y a eu un changement. Les conséquences seront toujours considérées comme du négatif car ils laissent sous entendre qu’on remet en question la validité du changement. Ce modèle est une nouvelle gestion dynamique fondée et mesurée par le nombre de changements introduits. Le changement n’existe que pour nourrir de nouveaux changements.

Il était temps de me remettre en marche. J’observe le flot des employés autour de moi en prenant garde de ne pas regarder aucune personne individuellement. Je sens le Défaut prêt à m’agresser. Le Défaut est partout, dominant tous ceux qui m’entourent, tirant les ficelles de ces marionnettes restructurées sous la forme de pantins. Ma résistance et mon individualité fait de moi une cible de ce subconscient corporatif. Je peux sentir le collectif cogné aux portes de ma conscience, brouillant les frontières de mon identité.

Mais mes défenses tiennent et je peux me concentrer sur ma tâche.
Je dois calculer le moment exact qui m’offre la meilleure opportunité pour me diriger vers les ascenseurs. Je dois anticiper une pause dans le nombre de personnes qui transitent entre le lobby et les quatre ascenseurs qui donnent accès aux étages supérieurs pesant lourdement sur la fondation de l’édifice.

Mon but est le quatrième ascenseur parce qu’il est le plus éloigné et donc le plus souvent ignoré. J’aurai donc à le partager avec un nombre minimum de personnes. Le moment parfait est difficile à anticiper. Une fois ma décision prise de bouger, je ne pourrai plus la changer.

Je sentis que c’était le moment. Laissant derrière moi mes doutes et regardant résolument vers l’avant, ayant accroché mon regard au mur qui me faisait face, j’amorce une marche brusque et forcée vers mon objectif. Devant chaque ascenseur, il y a un garde de sécurité. Jusqu’ici je suis satisfait avec ma décision. L’achalandage est à un niveau que je peux accepter.

Je m’arrêtai devant le garde. Contrairement aux employés, je n’ai aucune crainte à le regarder. Le Défaut n’a aucune emprise sur les gardes. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’il y a des gens qui ne sont pas vraiment des gens. Ils font partie de l’immobilier. Ils n’ont donc pas besoin d’être incorporer.

« 17e étage, s’il vous plait, » je dis simplement pour informer le garde de ma destination en faisant une brève halte. Je repris mon avance vers l’ascenseur mais un bras se leva devant moi, interdisant l’entrée à mon salut.

« Le 17e n’existe plus. »

Pour quelques instants, ma seule réaction est la contraction des muscles de mon visage pour créer un masque d’étonnement. J’essaie en vain de comprendre ce que le garde avait si simplement déclaré. Cela n’a aucun sens. La panique commence à prendre possession de moi. Je sens le Défaut s’empiler derrière moi. « Le garde est fou. » C’est la seule conclusion que je peux formuler et pour un moment, l’impulsion de le confronter publiquement me vient à l’esprit. Mais alors le Défaut pourrait s’en mêler et je ne serais pas capable de l’ignorer. Je choisis donc la diplomatie.

« Je m’excuse mais je crois que vous faites erreur car j’étais dehors et je peux vous assurer que le 17e existe toujours. » Je fis un pas pour contourner le garde assumant que cette observation est suffisante pour corriger la situation.

J’ignorai le fait que cela représentait une certaine folie d’argumenter l’existence ou l’inexistence d’un étage d’un édifice où je travaillais depuis plus de 10 ans.

Le bras réapparut devant moi m’arrêtant de nouveau. Je suis pris au piège. « Désolé mais je ne peux pas vous laissez passer sans savoir votre destination. »
Je regarde le garde une nouvelle fois essayant de déterminer une solution à ce problème même si je suis incapable d’en saisir la nature.

« Je vais exactement au même étage que hier comme tous les jours où j’ai travaillé, les 10 dernières années. Vous le savez. Je prends toujours le même ascenseur dont vous êtes toujours le garde…et je voudrais remarquer que vous gardez cet ascenseur d’une façon très professionnelle et j’ai toujours voulu vous le dire. » Peut être qu’un compliment m’aiderait à résoudre cette situation.

« Ceci est le passé. Aujourd’hui le 17e n’existe plus » Le ton du garde est définitif laissant sous entendre qu’il ne considérerait aucun argument.

« Mais je vous assure que le 17e existe comme il existait hier à la même heure.» La frustration augmenta le ton de ma voix.

« En effet, cet étage existait hier. Il a cessé d’exister à 8 heures hier soir, exactement. »

Je me demandai ce qui s’était passé hier soir mais je ne peux pas imaginer un événement qui pourrait résulter dans la disparition d’un étage entier. « Et que s’est il passé à exactement 8 heures hier soir pour que le 17e étage cesse d’exister ? » Je mis de l’emphase sur le mot exactement pour communiquer mon déplaisir.

« Ceci est expliqué dans un communiqué officiel de la CIE envoyé exactement 8 heures hier soir par email pour informer tous les employés que dorénavant les étages ne peuvent plus être nommés par leurs numéros mais devront être nommés par leurs noms. »

Intérieurement je bouille de rage. Le changement est bon parait-il. Je me concentrai pour trouver une solution. Je n’ai qu’une seule option. Je présentai mon meilleur sourire pour prononcer la prochaine question : « Et comment s’appelle maintenant le 17e étage ? »

Le garde me regarda suspicieusement comme si cette demande constituait un crime. « Cet information est confidentiel et ne peut être révélé comme il est écrit dans le communiqué. »

Pour un moment, je ressens l’envie de lancer quelques jurons. Le mois passé, j’avais pris la décision de ne plus amener de travail à la maison. Cela incluait aussi la résolution de ne plus prendre mes emails le soir. Je voulais me déconnecter de la Cie pour me reconnecter avec ma famille. Je voulais avoir une vie de famille à nouveau. J’avais donc décidé unilatéralement de réinvestir tout ce temps disponible dans ma vie familial. C’était une bonne intention mais comme toutes mes initiatives dernièrement, cela s’était retourné contre moi. La connexion avec ma famille avait simplement disparue. Ma famille était connectée ailleurs par internet, messaging et le téléphone cellulaire. Pour un homme souffrant du Défaut, je n’avais plus assez d’identité pour rivaliser avec les leurres offerts par la technologie. Ma famille avait ignoré ma tentative. Je passais donc mes soirées devant la télévision me nourrissant de la réalité d’autrui branché sur l’univers des reality shows.

« Je m’excuse mais je ne prends plus mes emails le soir, » J’admets ceci en ayant l’impression que je me reconnais coupable d’un crime. « Certainement vous me connaissez et vous pouvez m’aider. Je suis certain que la confidentialité du nom de l’étage ne s’applique qu’aux personnes qui ne travaillent pas ici… » Je m’arrêtai sur ces mots.

Le visage du garde resta aussi fixe que le mur de béton qui était devant lui. Il était évident que quoi que je dise, cela n’aurait aucune influence sur le garde. Ma panique augmenta. Il n’était qu’une question de temps avant que je perde mon contrôle et le Défaut allait finalement emporter cette bataille qui se livrait à l’intérieur de moi. Si je m’élançais soudainement est-ce que je serais assez vite pour entrer dans l’ascenseur avant que je sois arrêté? Désespéré, j’allais prendre ce risque mais une nouvelle voix vint à mon secours.

« Bernard, je t’avais bien dit que de cesser de prendre les emails le soir était une mauvaise idée. »

Je tournai la tète pour apercevoir Arth; en tout cas ce qui restait de Arth. Il était un gestionnaire du coté des opérations. J’ancrai mon regard sur un point imaginaire que je dessinai sur son front. J’étais chanceux. Le Défaut n’affectait Arth que sur la partie inférieure de son corps. Au dessous de la ceinture, son corps n’avait aucune substance exhibant un néant ou un vide qui devenait le miroir même de ma folie. Je me concentrai pour ne pas baisser ou bouger les yeux et de garder mon regard fixé sur ce point que j’avais créé sur son front. Ce n’était pas pour rien que j’avais maintenant la réputation d’être intense. On méprenait ce mécanisme de défense pour une intensité que j’aurais plutôt voulu éviter.

Il y avait par exemple, une employée dont le Défaut affectait drastiquement son visage. Ne voulant pas être directement confronté par l’existence du Défaut, mon seul choix était soit de regarder ses pieds ou ses seins. J’étais étonné qu’elle n’ait pas encore faite une plainte pour harcèlement sexuel à mon égard. Par contre, j’avais remarqué dernièrement que ses décolletés devenaient de plus en plus ouverts et son clivage de plus en plus important et prononcé.

« Et j’aurais dû t’écouter, » je répondis en présentant un de mes meilleurs sourires pour gagner l’aide de Arth. « Peux-tu m’aider ? Quel est le nom du 17e étage ? »

« Je ne devrais pas vous le dire car c’est confidentiel mais la CIE a besoin de vous car on ne peut se passer de votre talent… »

Je dû constater la vérité derrière la réputation de Arth. Il était vraiment un lécheur de cul extraordinaire. Mais il allait me sauver aujourd’hui.

Arth se tourna vers le garde. « Nous allons tous les deux au Département des actions à réaliser »

Le bras du garde tomba et je suivis Arth dans l’ascenseur. J’aperçus un autre garde à l’intérieur de l’ascenseur. Je m’étais toujours questionné sur le rôle de ce garde. « La clé du pourvoir est dans sa perception et non dans son application. » C’est sur cette pensée que je relâchai un long soupir, soulagé d’avoir survécu l’épreuve du Défaut pour un autre jour. Je sentais déjà mes muscles de ma poitrine se relaxés. Je pris une autre respiration.

« C’est comme ça qu’ils ont appelé le 17e et notre département des ventes; des actions à réaliser ? » Je fis cette remarque en prenant ma position habituelle devant la porte de l’ascenseur, le nez collé à la surface métallique qui se fermait devant moi. Arth prit place derrière moi. On avait noté à plusieurs reprises ma fascination avec les portes de l’ascenseur. On avait l’impression que je les scrutais attentivement. J’avais dû alors trouvé un prétexte pour justifier mon comportement. C’est ainsi que j’informai tout le monde que j’étais claustrophobe et c’est pourquoi je devais me tenir le plus proche possible des portes de l’ascenseur. Cela avait fonctionné plus que je ne l’espérais. Presque tous les employés connaissaient maintenant ce détail de ma personnalité et je n’avais plus à m’inquiéter que quelqu’un prenne ma position.

« Oui et je crois qu’ils ont bien choisi. » commenta Arth n’ayant pas compris l’ironie derrière ma dernière remarque. « C’est un bon message. Il faut agir pour réaliser. »

Cela semblait très profond comme remarque mais je me souvins que c’était le message corporatif d’hier. L’envie de sourire me chatouillait mais le cœur me manquait. Je me concentrai plutôt sur les voyants lumineux qui témoignaient du progrès de l’ascenseur. L’ascenseur s’arrêta soudainement au 10e etage.
Arth avait dû remarquer ma surprise. « C’est le 10e et c’est l’étage du Département des actions à dissiper… »

Je hochai la tête prenant en note le nouveau nom du service à la clientèle ou du moins ce qui en restait. Il n’y avait pas longtemps, il y avait plus de cent personnes qui travaillaient sur cet étage. Cela avait été un des étages les plus dynamiques de la Cie. Je me souvenais du bourdonnement des conversations des employés avec leurs clients. Sur cet étage il y avait eu autant de vie que dans un nid d’abeilles. Maintenant il n’y avait que le silence. La mort s’était recyclée sous la forme de coupures de budget et personnel.

Un jour, un VP avait compris qu’il y avait beaucoup plus de profits à réaliser quand on se concentrait à ne pas être le dernier au lieu d’essayer d’être le premier. C’était tellement plus simple d’être médiocre au lieu d’exceller. Ainsi on pouvait décaisser la Cie en faisant des coupures de personnel et créer des profits artificiels. Les dépenses diminuaient avec la satisfaction à la clientèle. Le truc était de ne pas être le dernier et de s’assurer que cette tendance à la baisse était partout la même dans l’industrie. Si la satisfaction baissait à l’intérieur de l’industrie, quel choix avait le client ? Cette tendance était facile à implémenter à travers une pression accrue sur le retour court terme du capital que promettaient toutes les corporations à leurs actionnaires. La cupidité des actionnaires qui demandaient le même retour sur leur investissement que leur voisin se chargerait de mettre au pas les corporations qui voulaient investir dans leur personnel et leurs clients. Si une corporation osait quand même agir contre cette tendance, les profits énormes qui étaient réalisés par ces coupures pouvaient être utilisés pour faire un achat hostile de cette corporation.

C’est ainsi qu’on s’était débarrassé de tout le personnel du service à la clientèle. Ces employés avaient été transférés dans des centres d’appel sous un contrat de sous-traitance. Ils travaillaient maintenant pour une fraction de leur salaire et bénéfices antérieurs.

Je fis quelque chose qui me surpris moi-même. Je fis un pas vers l’avant, puis un deuxième. Au troisième pas, j’étais maintenant hors de l’ascenseur. La porte de l’ascenseur se ferma derrière moi camouflant l’appel de Arth : « Bernard! »

Je refusai de me retourner continuant plutôt lentement dans l’allé m’arrêtant de temps à autres à un des bureaux vides. Tout était si bien à sa place. Comme si les employés étaient simplement partis en vacance et qu’il n’était qu’une question de temps avant qu’ils reviennent.

Pas très loin, je pouvais entendre quelques voix animés. Elles provenaient d’une salle de conférence. Je m’approche timidement de ces voix qui dans ce silence ont l’ampleur du chant d’une sirène. Devant moi, il y a une salle de conférence. Je regarde à l’intérieur pour y découvrir trois personnes assis alentour d’une table.

« Mais de grâce, nous avons un visiteur! Il y a si longtemps que cela ne s’est pas produit.»

J’évite de regarder celui qui avait parlé. Par contre je peux identifier sa voix. Je m’en souviens bien de cette voix car j’avais été présent la lors de cette réunion où le VP avait convaincu la CIE de se débarrasser de son service à la clientèle. Je me souviens encore du mépris que ce VP avait affiché envers les employés qui avaient bâti la CIE : « Nous entrons dans une nouvelle ère et cette ère est celle de la Financiarisation du Capital. Pour réussir dans cette nouvelle ère nous devons réduire l’échange de la valeur qui existe entre la CIE et le consommateur. Nous devons offrir moins et recevoir davantage. L’employé n’est plus le moteur de cette compagnie. L’employé est un poids sur le Capital et quand on est trop lourd, il faut faire la diète; se débarrasser du gras. La règle est claire. Moins d’employés veut dire moins de coûts et plus de capital qui peut être financiarisé. »

« Vous êtes Bernard de la CIE, Ventes et Marketing. » Il a du me reconnaître lui aussi.

« Oui. »

« Quelle visite opportune. Vous allez peut être pouvoir nous aidé. »

« Bien, je ne sais pas. »

« Voyons mon chère Bernard, ne soyez pas gêné. On ne fait que parlé de votre talent; de votre créativité. Et c’est ce que nous avons besoin aujourd’hui. » Il n’attend pas que je réponde pour continuer. « Voyez-vous chaque semaine moi et mes 2 gestionnaires nous nous avons cette réunion importante. »
J’ai l’impulsion de regarder dans la salle pour y jeter un coup d’œil dans le but de voir qui était ces deux gestionnaires. Je me résigne plutôt à continuer a l‘écouter.

« Dans notre réunion hebdomadaire, nous devons décider comment nos agents dans les centres d’appel doivent répondre et dire la bienvenue aux clients qui les appellent. Au début, ils répondaient avec : « Bonjour, vous appelez la Cie, mon nom est …., comment puis-je vous aider? » Mais c’était trop facile à dire. Une telle routine n’est pas acceptable. Il faut tenir les employés au bord du précipice; proche de l’échec. Un employé qui est trop préoccupé par sa survie n’aura pas l’espoir de vivre. L’espoir organise les rêves et cette conception que ces rêves peuvent devenir réalité. La CIE ne peut s’offrir financièrement le coût de tels rêves. Je devais intervenir et pouvez-vous deviner ma solution? »

« Non. »

« La solution était simple. Il suffisait de continuellement changer la formule de bienvenue. La première fois nous l’avons changé avec : « Vous appelez la Cie, Bonjour, mon nom est … comment puis je vous aider? » Ceci fut un succès. Savez-vous combien d’argent nous avons économisé en déplaçant ce Bonjour; comment cela a réduit les coûts?

«Non, je ne vois pas comment déplacé un Bonjour peut réduire les couts. »

« Bernard vous devriez étudier la nature humaine. Nous avons donné une semaine aux centres d’appels pour introduire ce changement. Après tout c’est un petit changement. Mais nous savions qu’il est difficile pour la nature humaine de changer un acte répétitif. Donc à la fin de la semaine, nous avons fait une écoute d’appels pour calculer combien d’agents avaient adopté cette nouvelle formule de bienvenu. Seulement soixante pour cent. N’est-ce pas merveilleux?

« Merveilleux? »

« Oui cela nous a permis de couper leur bonus de performance par 40%. »

J’en ai mal au ventre. Je peux m’imaginer ces gens tassés dans ces centres d’appels prenant appels après appels sans pouvoir respirer et voir leur performance se faire juger non pas sur comment ils avaient aidé le client mais si ils avaient dit Bonjour correctement au début, au milieu ou à la fin tout dépendant de la saveur de la semaine. Je peux imaginer ces employés perdre 40% du peu de revenu dont ils avaient besoin sur quelque chose de si insignifiant. Alors est-ce que l’employé allait investir de son énergie au delà de dire bienvenue pour aider le client? »

« Mais nous avons maintenant un problème, » avait-il continué.

« Vous avez un problème? »

Il ne décèle pas l’ironie qui se cache derrière mes mots.

« Oui car nous avons faites toutes les permutations possibles des mots dans la formule de bienvenue. Toutes les permutations ont été utilisées. Nous somme coincés. Peut être que vous auriez une solution. »

Je prends un moment pour réfléchir. Ces gens dans ces centres d’appels n’étaient que des robots; des machines avec des noms. Peut-être que c’était le problème. « La solution c’est d’enlever leur nom. »

« Enlever leur nom ? »

« Oui pourquoi devrait-il utiliser leur vrai nom. Donner leur un numéro. Des numéros, cela se changent facilement chaque semaine. »

« Mon Dieux, c’est brillant; simplement brillant. Je n’ai pas entendu une si bonne idée depuis que j’ai décidé de couper tout les services de nettoyage dans les centres d’appel. Quelle économie! Savez-vous ce qui est arrivé?

« Non »

« Certains dirigeants des centres d’appels m’ont appelé pour me dire que ce n’était pas sanitaire. Qu’il y avait maintenant des puces dans les tapis qui mordaient les chevilles des agents. Savez-vous ce que j’ai répondu?

Je secoue la tête négativement.

« J’ai répondu. Fantastique ! Ça les tiendra sur leurs pieds. Ils ne dormiront pas au téléphone. Ah ! Ah ! Ah ! » Il riait comme si c’était la meilleur blague. N’en pouvant plus je le quitte et plus je m’éloigne et plus la cadence de ma marche s’accélère. Il faut que je sorte d’ici ; que je sorte de cet étage. Non il faut que je sorte de cet édifice.

Je cours maintenant pour m’arrêter devant l’ascenseur. Je pousse non pas le bouton indiquant le haut mais le bouton indiquant le bas. La porte s’ouvre et je plonge dans l’ascenseur. Ma respiration est brusque et rauque. Je pousse le bouton de l’étage du stationnement. Mon auto y était. Je veux partir loin; disparaître.

Il y une sorte de brume qui enveloppe mon esprit. Je suis maintenant assis au volant de ma voiture mais ne je sais pas comment je suis arrivé ici. Juste une autre perte de mémoire à inscrire à mon bilan mental. En avant de la voiture, il y a cette colonne de béton qui me nargue. D’habitude pour quitter mon stationnement, je dois tourner mon volant et mes roues vers la gauche pour éviter cette colonne. Pourquoi ? Pourquoi cette colonne en travers de mon chemin. Qui a mis cette colonne en travers de mon chemin ? Non assez de colonnes en travers mon chemin ! Je veux être libre !

J’enfonce la pédale au fond du plancher. Ma voiture bondit vers l’avant. Foutu colonne, tu vas apprendre que peut être qu’on ne peut pas te déplacer mais que je refuse de me subordonner à ton existence. Il y a un bruit effroyable et je suis projeté vers l’avant. La colonne disparait. Tout devient noir et vide. Est-ce que le Défaut a finalement triomphé ?

Quand je me réveille, je suis dans un lit avec de beaux draps blancs. Il n’a pas de colonnes. Il n’y a que des machines. Mon réveil attire l’attention de plusieurs personnes mais maintenant que la colonne a disparu, je ne veux plus rien voir d’autre et je leur réponds « Qui êtes vous je ne vous vois pas »

Cela a l’air de les alarmer car ils me posent plus de questions mais moi j’existe maintenant dans un îlot de calme. Je ne suis pas un lâche mais j’ai quand même choisi de ne plus rien voir. Devant tant d’injustice, il y a plusieurs façons de garder le silence.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s